Le concept, inspiré du cinéma en “drive in” de l’Amérique des années 50 et déjà expérimenté à l’étranger, est appelé à se développer en France au nom du spectacle vivant, privé de représentations bien avant le confinement, en raison des interdictions de rassemblements. Il s’agit d’assister à un concert depuis sa voiture stationnée face à la scène où se produisent les artistes, et il n’y a aucune fausse note sanitaire. Dans la région, une première est annoncée à Albi, et un producteur audois propose une prestation clef en main. Une alternative aussi pour un public en manque de “live”, en attendant des jours meilleurs.

Boulevard des airs sera en concert, le vendredi 5 juin à Albi. Ceci n’est pas un “couac” face aux règles édictées au nom de la sécurité sanitaire, mais l’annonce d’une première en France, qui se tiendra ce soir-là dans le chef-lieu du Tarn, de 19h30 à 22h. Le groupe originaire de Tarbes se produira bien en live, face à des spectateurs, mais ceux-ci seront installés… dans leur voiture, face à la scène. Ils pourront se trémousser sur leurs sièges, moteur éteint bien sûr, en calant leur autoradio sur une fréquence spéciale qui diffusera la musique de “BDA”. Et aussi celle des Deryves, formation de l’Aveyron, et du chanteur Tibz, qui viendra de sa Dordogne voisine.

Quant à la première partie, elle sera assurée par des groupes situés à moins de 100 kilomètres à vol d’oiseau : ce seront des “locaux”. A ce jour, il s’agit du premier acte d’un concept qui pourrait se développer en France, et qui a déjà concerné dans le pays les projections de films : les concerts en “drive in”. Une solution alors que l’on a coupé le son en “live”, et que l’on assiste à un festival d’annulations pour des rendez-vous culturels qui offrent de belles communions, surtout au moment de la belle saison.

Soutien à la scène et à l’économie locale

Pour ce concert inédit à Albi, les recettes seront d’ailleurs reversées à la scène vivante, dont la survie est menacée par le coronavirus, en raison de l’interdiction des rassemblements. Et elles bénéficieront aussi aux producteurs locaux. “Les spectateurs pourront prendre, en option, une formule repas qui sera fournie par eux. C’est aussi un beau geste qui est proposé pour soutenir l’économie locale”, dit Yohann Homs, directeur d’Albi Expos.

Car c’est le parc des Expositions de la ville qui a eu l’initiative de ce concert, avec le soutien de 100 % radio et du prestataire Carrément Prod. “Notre métier, notre passion, c’est l’organisation d’événements. Cela nous manquait. Et l’on ne voyait pas d’horizon. En rigolant, on a pensé aux concerts en drive in, comme on a pu en voir au Danemark, en Allemagne, en Lituanie. Ce n’était pas la question de savoir si la solution était bonne, ou pas bonne. Mais dans un premier temps ce n’était pas responsable de le faire. Depuis le déconfinement, les règles ont désormais évolué, et on peut organiser ces concerts sans mettre en danger quiconque”, assure l’organisateur.

A Albi, un mois de travail a été nécessaire pour caler les choses, selon un script adapté aux mesures sanitaires en vigueur. Il a fallu ainsi déterminer une jauge. Sur le parking du parc des Expos, 200 voitures pourront stationner face à la scène, et elles occuperont un rang sur deux. “Elles seront séparées d’une distance de plus de 2m50, afin que l’on puisse ouvrir les fenêtres sans contrevenir à la distanciation sociale”, précise le directeur d’Albi Expos. Les spectateurs devront de toute façon être équipés de masques, et les artistes porteront des visières. Pour ce nouveau concept, aucune fausse note ne saurait être tolérée, en matière de sécurité.

La formule clef en main d’un Audois

Il ne faut pas compter sur Bruno Lyczko pour être en désaccord. Ce musicien dans l’âme – vingt ans d’expérience – installé à Sigean, est patron de la société L-Production, qui programme des artistes et dont “le chiffre d’affaire est réduit à 0 depuis le 1er mars”, quand les rassemblements ont été interdits. Il a déposé la marque “drive in concert”, mais pas d’anicroche si l’idée est reprise par d’autres. “Il est normal que cela se fasse par ailleurs, c’est mieux pour les artistes. L’essentiel est que les musiciens soient à nouveau sur scène”, dit l’Audois. Inspiré par “les cinémas en drive in de l’Amérique des années 50”, il a beaucoup planché, avec quelques associés, afin de proposer une formule clef en main pour une prestation “son et lumière”, à l’attention des communes – Orange, Palavas, Avignon ou Argelès sont intéressés – ou des programmateurs.

Contact avec une société spécialisée dans la sécurité, mais aussi avec le ministère de la Culture, et même avec les gendarmes et pompiers, pour une balance bien rythmée et sécurisée. L’équipe a étudié durant des semaines la question, pour arriver au meilleur des scénarios, piano piano. Désormais, Drive in Concert, que l’on peut contacter via sa page Facebook, se déplace avec le matériel technique (son, lumière et vidéo, régisseurs et techniciens), mais également avec toute la partie logistique: sécurité, serveurs etc.

Sécurité pour le public et les artistes

Ces concerts drive in inédits, made in Aude, peuvent accueillir jusqu’à 500 voitures, où les spectateurs écoutent donc le son diffusé sur une fréquence radio spéciale. Pour une meilleure expérience visuelle, un écran géant de 104 mètre carré est proposé, plus des caméras dont 3 sont robotisées. La prestation prévoit une équipe de 30 techniciens, et des agents de sécurité.

Et aussi des hôtesses chaussées de patins à roulettes, capables d’amener au spectateur un service via un échange de SMS. Par exemple pour un besoin basique, mais auquel il fallait penser : l’accompagnement aux toilettes, dans le respect des gestes barrière. “On souhaite des concerts qui ne vont pas au-delà d’une heure trente, pour éviter notamment les attroupements aux toilettes. Là, il y aura des sens de circulation pour éviter que les gens ne se croisent, et la désinfection sera systématique”. Autre service proposé : en cas de panne de la batterie de la voiture, des valises pour la recharger et pouvoir redémarrer sont prévues. Et les mesures de sécurité ne concernent pas seulement le public. “Sur la scène, un mètre de distance est respectée entre chaque artiste, les loges ne comptent pas plus de cinq personnes, et pour le catering il n’y a plus de grandes tables”, détaille Bruno. Sur les planches et dans les coulisses, les intervenants seront eux-mêmes protégés, visières pour les uns, masques pour les autres.

“Continuer à vivre de notre métier”

On applaudit, mais quid de l’échange entre l’artiste et le public, qui fait tout le sel des concerts en live ? La formule proposée par Bruno Lyczko comprend une application mobile dédiée, pour faciliter l’interaction, mais l’homme de musique le reconnaît : “Bien sûr que ce ne sera pas pareil. On est bien conscient qu’il s’agit d’une alternative, une solution pour que quelque chose se passe, cet été, alors que tous les concerts et les festivals sont annulés. Et c’est aussi la volonté de faire travailler un peu des artistes qui sont en pleine déprime, et ne savent toujours pas à quelle sauce ils vont être mangés”.

A la tête du parc des expositions d’Albi, Yohann Homs abonde : “Le concept peut paraître bizarre. Certains critiquent. Disent : beurk, ce sera sans moi. Mais il fallait faire quelque chose, car le monde de la culture ne peut s’arrêter et attendre que les aides tombent. D’ailleurs, elles ne suffiront pas. Les artistes ont besoin de retravailler. Et il nous faut être acteurs de notre avenir. Et puis, on n’impose rien. On ne demande qu’une chose : continuer à vivre de notre métier”.

Des artistes qui sont en accord

Si l’expérience du 5 juin est concluante, il songe d’ailleurs à l’élargir, peut-être à des représentations théâtrales. “On pourrait aussi réfléchir à faire quelque chose avec le festival Pause Guitare d’Albi qui, comme bien d’autres, a été annulé cette année”. Le concert du Tarn constituera donc une répétition générale. Les premiers retours sont bons, preuve que le public peut répondre présent, pour ce type d’événement inédit : à moins d’un mois de la date, la moitié des billets a été écoulée. Ils sont proposés à des tarifs qui vont de 15 à 7,50 euros.

“Plus on est nombreux dans la voiture, moins la place est chère. La plupart des ventes concernent des gens qui se déplaceront en famille”. Quant aux artistes, ils ont aussitôt renvoyé un écho favorable. “Boulevard des airs a immédiatement répondu oui”, indique ainsi Yohann Homs. Car c’est tout de même mieux qu’un Facebook Live et autres directs sur les réseaux sociaux, que beaucoup d’artistes ont proposé pendant le confinement, comme le note Bruno Lyczko. “Les artistes sont nombreux à avoir tout de suite accepté la proposition de se produire sur scène dans ces conditions, car la chambre à coucher ou la cuisine ne peuvent remplacer la vraie scène”. Et les pare brises jouent un rôle bien meilleur que les froids écrans.

Répétition générale le 5 juin, à Albi, avec notamment Boulevard des airs.
Répétition générale le 5 juin, à Albi, avec notamment Boulevard des airs.

Source sur l’indépendant

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